• Cinéma
5 avril 2019

Bertrand Tavernier rend hommage à Agnès Varda

« Agnès était unique, elle n’appartenait à aucun mouvement qu’à elle-même. »

L’annonce de sa mort a été un choc. Je l’ai apprise par un journaliste qui me demandait de réagir et j’en étais incapable sur le coup. Les souvenirs, les souvenirs inoubliables sont remontés ensuite. D’abord mes débuts d’attaché de presse. J’étais attaché de presse de Rome Paris Film et l’un des premiers films sur lesquels j’ai travaillés, c’est la sortie de Cléo de 5 à 7. J’étais timide et je devais appeler les journalistes pour les convaincre que le film était formidable. La dernière partie était facile parce que j’adorais le film. J’avais préparé un dossier de presse, c’était en 1961, et l’avais tiré en stencil, à la ronéotypeuse. Quand je l’agrafais, elle était venue me regarder. Agnès adorait le côté matériel, le côté bricolé. Elle adorait mettre les mains dans la glaise. Cette avant-première au Publicis a été enthousiasmante tant le film était formidable.

Cléo de 5 à 7 est l’un des premiers films de femme. Je l'ai revu récemment, il n’a absolument pas vieilli. C’était un chef d’œuvre et il reste un chef d’œuvre, à la fois quelque chose de très petit et d’immense. Varda touche à la fois à l’intime et à l’essentiel, le tout de manière ludique, avec des chansons (je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi l’une des chansons que chante Corinne Marchand dans le film sur une musique de Michel Legrand et des paroles d’Agnès Varda, n’a jamais été reprise. Quand je l’écoute, j’ai les larmes aux yeux), des parodies de films muets et des moments touchants qui abordent la guerre. Et tout cela dans un espace très court sans que cela ne paraisse fabriqué. Dans Voyages à travers le cinéma français, je rends hommage à Cléo de 5 à 7 en citant des passages de la critique de Roger Tailleur parue dans la revue Positif en 1962 parce que c’était celle qu’Agnès préférait.

« Il n’est rien de plus admirable qu’une intelligence irriguée de sensibilité, sinon une sensibilité guidée par l’intelligence. Rien de plus rare qu’un esprit de rigueur autant que de fantaisie, sinon un tempérament à la fois hyper instinctif et extralucide. Agnès Varda est l’harmonie de ces contraires, et peut-être le plus complet  de nos auteurs de films, si son sexe ne la limite pas trop (or cela rien n’est moins sûr) », écrivait Roger Tailleur.

Agnès était à la fois quelqu’un de très joyeux et d’extraordinairement énergique, quelqu’un qui a toujours su rebondir, même après certains échecs. Elle témoignait d’une capacité à partir dans des directions différentes comme la photographie, l’art contemporain, le documentaire, et, tout à coup, la fiction. Elle avait aussi une capacité à entraîner des gens, à obtenir de l’argent. Je lui envie sa force de caractère. Quand on lui disait non, elle ne le prenait jamais au sérieux et pouvait revenir huit cents fois à la charge jusqu’à ce qu’elle obtienne ce qu’elle voulait.

Elle ne cédait pas non plus quand on lui disait qu’un sujet n’était pas porteur ou qu’un film n’était pas finançable. Parfois, elle s’est trompée mais quand elle avait raison, ça donnait Sans toit ni loi, ça donnait Les Glaneurs et la Glaneuse, ça donnait des œuvres extraordinairement fortes et jamais dogmatiques. Il y a toujours un côté cocasse dans ses œuvres.

Agnès Varda avait aussi beaucoup d’humour, elle m’a souvent fait rire, et un côté « les pieds sur terre », je connais tous les commerçants de mon quartier et je sais où acheter des confitures, et en même temps, une vision esthétique forte, c’est sa manière particulière d’approcher le monde.

Agnès était unique, elle n’appartenait à aucun mouvement qu’à elle-même. Elle a, par son succès, ouvert la porte à des cinéastes femmes et ça, c’est important.

Mon hommage à Agnès, c’est cette chanson :

Bertrand Tavernier

 

photo : Agnès Varda et Bertrand Tavernier au déjeuner de la SACD à Cannes en 2016 (crédit : © LN Photographers / SACD)

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